Quand les voitures neuves attendent leurs puces : une crise inédite dans l’industrie automobile
Depuis 2020, l’industrie automobile mondiale fait face à un bouleversement sans précédent : la pénurie de microprocesseurs, ces composants électroniques invisibles mais désormais essentiels. Si l’on associe spontanément les semi-conducteurs à l’univers de l’informatique et des smartphones, leur rôle s’est étendu jusqu’au cœur de nos véhicules modernes. Résultat : les délais de livraison de voitures neuves s’allongent, les concessions peinent à répondre à la demande, et de nombreux acheteurs se retrouvent confrontés à des incertitudes inédites. Analyse d’une crise qui touche autant le quotidien des familles que les stratégies des plus grands constructeurs.
Les puces électroniques : pourquoi sont-elles devenues indispensables à l’automobile ?
Les microprocesseurs, aussi appelés « puces », font fonctionner l’ensemble des systèmes électroniques d’un véhicule contemporain : gestion moteur, boîte de vitesses, climatisation, aides à la conduite, navigations, connectivité, panneaux de commande ou encore systèmes de sécurité active. Chaque voiture neuve intègre aujourd’hui entre 1 000 et 3 000 puces, bien au-delà du simple calculateur principal des années 2000. L’électrification et la montée en gamme technologique se traduisent par des besoins croissants en composants électroniques – et donc en microprocesseurs.
Comment cette pénurie est-elle née ? Retour sur une tempête planétaire
La crise des microprocesseurs est le résultat d’une conjonction de facteurs :
- L’après-Covid et l’explosion de la demande électronique : lors de la pandémie, la demande mondiale en matériel informatique a bondi (télétravail, jeux vidéo, électronique domestique). Les constructeurs auto, qui anticipaient alors une chute durable des ventes, ont annulé massivement leurs commandes de puces auprès des fondeurs asiatiques.
- Effet boomerang dès 2021 : dès la reprise du marché auto, les constructeurs se sont à nouveau tournés vers les fabricants de semi-conducteurs. Mais ceux-ci, déjà saturés par l’électronique grand public, n’ont pas pu répondre à la nouvelle demande automobile, car la production d’une puce nécessite des mois de planification et de fabrications particulièrement complexes.
- Événements géopolitiques et catastrophes climatiques : incendies d’usines au Japon, crise d’approvisionnement en eau à Taïwan, tensions commerciales sino-américaines… Autant de facteurs qui ont aggravé la situation, car le marché mondial de la puce dépend de quelques leaders (TSMC, Samsung, Intel) majoritairement localisés en Asie.
Résultat : l’industrie automobile se retrouve au bout de la chaîne d’approvisionnement, généralement prioritaire sur des composants « anciens » moins rentables pour les fondeurs que les derniers cris destinés aux smartphones ou datacenters.
Des délais de livraison totalement bouleversés
Ce retard d’approvisionnement impacte directement les usines : de nombreux modèles sortent des chaînes à des cadences ralenties, voire s’entassent sur d’immenses parkings en attendant leurs “kits électroniques” pour être finalisés. Les délais de livraison constatés chez les concessionnaires dépassent désormais souvent 6 à 12 mois pour des modèles courants, et jusqu’à 18 mois pour certains véhicules électriques ou hybrides bourrés de technologies.
Les consommateurs – particuliers comme entreprises – font systématiquement état de délais inhabituels, parfois accompagnés de modifications non prévues du véhicule commandé (retard ou suppression d’options, couleurs reportées, équipements différés…).
Quelles marques et quels modèles sont les plus touchés ?
L’ensemble des constructeurs mondiaux, quelle que soit leur taille, a été frappé. Toutefois, l’impact varie selon :
- La gamme du véhicule : les modèles haut de gamme, bardés de technologies, sont plus pénalisés que les petites citadines plus simples (mais la tendance s’inverse avec l’électrification du segment B et C).
- La stratégie industrielle du constructeur : certains groupes (Toyota, Hyundai-Kia) ont misé sur de plus gros stocks stratégiques ou des relations étroites avec leurs fournisseurs, limitant la casse. D’autres, comme le groupe Volkswagen ou Stellantis, ont dû suspendre plusieurs semaines d’activité sur certains sites européens, notamment en France.
- La localisation de la production : l’Europe, principalement dépendante d’Asie pour ses semi-conducteurs, est particulièrement exposée.
Les modèles électriques et hybrides, friands de systèmes électroniques avancés (gestion batterie, électronique de puissance, aides à la conduite), sont souvent plus touchés que les véhicules thermiques de conception plus ancienne.
Des stratégies d’adaptation… et quelques sacrifices pour les acheteurs
Pour faire face à cette crise, les constructeurs ont adopté plusieurs stratégies :
- Simplification de l’offre : suppression temporaire de certaines options non vitales (sièges électriques, affichage tête-haute, prises USB supplémentaires, etc.) pour concentrer les puces sur les fonctions règlementaires (ABS, sécurité, moteur, etc.).
- Livraisons en deux temps : dans certains cas, le véhicule est livré « incomplet », puis rappelé après quelques mois pour installer l’option ou le module manquant dès réception des pièces.
- Négociations avec les clients : report gratuit d'option, bon d’achat pour une modification contrainte de finition, voire annulation simplifiée du bon de commande.
- Priorisation des modèles les plus rentables : les constructeurs donnent la priorité à la production de véhicules à marge élevée au détriment des modèles d’entrée de gamme, ce qui peut accroitre l’attente pour les clients au budget modeste.
Conséquence directe : certains acheteurs d’une même voiture voient leur délai doubler selon la marque ou la finition choisie, générant frustration et réorganisation des projets familiaux (ex : impossibilité de renouveler le véhicule pour l’arrivée d’un nouvel enfant, le début de la rentrée scolaire ou le départ en vacances).
Le marché de l’occasion en plein boom
Face à ces attentes anormalement longues, de nombreux acheteurs se tournent vers le marché de la voiture d’occasion récente, voire « zéro km », ou conservent leur véhicule actuel plus longtemps que prévu. Résultat : la demande explose, les prix de l’occasion grimpent, et le secteur profite parfois de marges inespérées. Cette « vague d’attente » alimente également la recherche de solutions alternatives, comme la location longue durée ou les extensions de leasing, en attendant une livraison incertaine du véhicule neuf.
Foire aux questions : ce qu’il faut savoir avant de commander une voiture neuve actuellement
- Les délais de livraison vont-ils bientôt revenir à la normale ? Les perspectives sont optimistes pour la fin 2024 et 2025, avec la réouverture progressive des capacités de production des semi-conducteurs. Mais l’incertitude géopolitique mondiale reste un facteur de prudence.
- Puis-je modifier ou annuler une commande sans pénalité ? La plupart des constructeurs font preuve de souplesse dans le contexte actuel, mais il convient de vérifier les conditions de vente signées (délai d’attente, engagement sur une version précise…).
- Vaut-il mieux privilégier une finition basse ou haute ? Les modèles de base peuvent parfois être livrés plus vite si moins gourmands en puces, mais chaque cas est particulier. Demandez la fiche technique précise à votre concessionnaire.
- Les équipements « ajoutés plus tard » sont-ils d’aussi bonne qualité que ceux montés d’usine ? Oui dans la grande majorité des cas, une fois la pièce disponible. Mais certains modules peuvent nécessiter une immobilisation en atelier plus longue ou quelques adaptations. Il est conseillé de demander un engagement écrit sur la future installation avant signature.
- Que faire si ma voiture actuelle arrive en fin de contrat de location ? Prenez contact en avance avec votre bailleur pour négocier une extension jusqu’à la livraison du neuf, ou pour étudier les alternatives de location temporaire.
Les constructeurs et pouvoirs publics réagissent : enjeux industriels et nouvelle donne européenne
La crise des semi-conducteurs agit comme un révélateur de la dépendance extrême de l’Europe et de l’industrie automobile mondiale vis-à-vis de la production asiatique. Plusieurs initiatives ont été lancées :
- Plans d’investissement public et privé : la France et l’Allemagne soutiennent la création de nouvelles usines (« foundries ») de puces sur le sol européen pour sécuriser l’approvisionnement futur.
- Rationalisation de la conception auto : certains constructeurs revoient leurs plateformes techniques pour les rendre compatibles avec une gamme réduite de puces, ou pour pouvoir les remplacer plus facilement en cas de pénurie.
- Partenariats stratégiques : rapprochement direct entre constructeurs et géants des semi-conducteurs pour négocier des contrats longue durée et éviter la concurrence avec l’électronique grand public.
Vers une sortie de crise ? Perspectives à moyen terme
Si la tension sur les délais devrait peu à peu se desserrer, l’afflux massif de nouvelles commandes lié à la transition vers l’électrification et l’équipement croissant des modèles laisse présager que la question des semi-conducteurs restera centrale dans les années à venir. Différentes pistes sont explorées : stockage stratégique, standardisation accrue, intégration verticale des composants ou nouvelles technologies de semi-conducteurs moins dépendants du circuit asiatique.
En attendant, prudence, anticipation et dialogue avec son concessionnaire restent plus que jamais de mise pour toute famille ou conducteur souhaitant commander un véhicule neuf ou se positionner sur l’occasion récente. La patience s’impose comme la vertu automobile du moment…
Conclusion : une nouvelle ère pour la mobilité individuelle
L’après-crise des microprocesseurs ne sera pas un retour à l’avant-2020 : de la conception des véhicules à la gestion du stock et de la relation client, tout évolue. La capacité à anticiper, s’informer et adapter ses choix sera clé pour traverser ces prochains mois et profiter pleinement de son nouveau véhicule, qu’il soit thermique, hybride ou électrique.
Pour suivre, comprendre et anticiper l’évolution des délais de livraison, retrouvez nos dossiers, avis comparatifs et solutions alternatives sur www.parentsautop.com.